Extraits pour se donner envie
Avec ma maman, nous avions accompagné mon papa, il devait prendre l’avion et s’envoler pour un pays lointain, un voyage professionnel. Nous étions tristes, il partait loin, pour longtemps. Il nous a embrassés longuement, j’ai un peu pleuré, ma maman aussi. Puis, il est parti par une porte avec d’autres personnes, par la vitre je l’ai vu monter dans l’avion, il m’a fait un coucou de la main. J’ai vu partir ce gros oiseau blanc, il y avait écrit Air France sur le fuselage. Mon papa est monté au ciel, il n’est jamais redescendu. J’avais six ans. Quelques années plus tard, ma mamie m’a raconté qu’il y avait eu un accident d’avion, ils sont tous morts. Ma maman est allée le rejoindre deux ans après, un cancer. Sans frère ni sœur, j’ai grandi chez ma grand-mère Germaine. Elle a toujours été présente et attentive, j’ai eu beaucoup de chance. Lorsque c’était nécessaire, elle savait être ferme et un peu trop exigeante dans certains cas, à mon goût… Il lui arrivait, parfois, d’avoir des moments d’affection, avant d’aller me coucher, mais je n’ai pas eu beaucoup de câlins dans mon lit avant d’éteindre la lumière, je me débrouillais seul. Le matin en partant prendre mon bus pour l’école et ensuite pour le lycée, machinalement, elle ajustait mon écharpe, le col de ma veste, mon bonnet. De la main elle caressait ma joue mais ne m’embrassait pas, ce n’était pas son habitude, elle disait simplement : « Bonne journée, mon petit ». Même à vingt ans passés, elle disait « mon petit ». J’ai toujours trouvé ses gestes un peu trop machinaux, comme une sorte de routine qu’elle effectuait sans beaucoup de sentiments. Je la sentais froide, cachait-elle un secret ? Il me fallut beaucoup de temps pour le savoir.
Ce matin de février je suis triste, j’ai arrangé le col de mon manteau, mon écharpe, tout seul. J’ai ravalé mes larmes et j’ai suivi la famille, nous devons nous rendre au temple pour le service funéraire et au cimetière pour l’ensevelissement de Mamie Germaine, elle est allée rejoindre sa fille Idelette et son gendre Benoit, au ciel, elle doit y retrouver mon papi Gaston, décédé depuis plusieurs années, je ne l’ai pas connu.
Je m’appelle Frédéric Laumier, j’ai trente ans et je me retrouve seul dans une grande maison. Il va falloir que je me débrouille, ce n’est pas gagné. Ma mamie faisait tout, s’occupait de tout, décidait de tout, jusqu’au dernier jour. Elle est partie dans son sommeil, discrètement, tranquille.
Le pasteur, je n’ai pas bien compris ce qu’il a dit, j’avais trop mal dans mon cœur, à la sortie il m’a pris dans ses bras et m’a souhaité bon courage. Des personnes sont venues me dire qu’elles connaissaient bien ma mamie, moi je ne les connaissais pas. C’est pas grave. Les gens du village, eux, ne m’étaient pas inconnus. Un homme un peu bizarre, en me serrant la main m’a dit : « Il va falloir qu’on se parle de la maison, elle me revient de droit ». J’ignore qui est cette personne, je n’en ai jamais entendu parler, de toute façon il ne m’a pas dit son nom. Je vais me renseigner auprès de la cousine de Germaine, Marie Louise. Dans la famille, on l’appelle Marilou. Elle doit savoir. Au cimetière il était là aussi, il ne m’a pas salué, il est parti comme un voleur, sans rien dire à personne. Ma grand-tante Margaux se tenait à côté de moi, je me suis penché et lui ai demandé : « Qui est-ce ? » elle m’a répondu : « N’accepte rien de lui, sans m’en parler, c’est un malade, un escroc »…
Ça commence bien. Je dois affronter un chagrin imprévu, difficile, douloureux et déjà un inconnu vient s’interposer dans mon histoire…
J’étais chez moi, des copies à corriger et une leçon à préparer pour le lendemain, il devait être vingt heures. Le téléphone sonna.
— Oui, Frédéric Laumier, j’écoute.
— Alors, quand est-ce que nous nous voyons pour la succession, je ne discuterai pas longtemps, je veux ma part.
— Qui êtes-vous, je ne vous connais pas.
— Je suis Rémi Launier, ton demi-frère.
— Je suis désolé mais je ne connais pas de Rémi portant mon nom. J’ai un demi-frère, Franck, mais nous ne nous voyons plus depuis le décès de notre père. Il ne m’a jamais parlé d’un autre enfant. Je ne vais pas poursuivre cette conversation, je vous propose de vous adresser à mon notaire, c’est lui qui s’occupe de tout, en ce qui me concerne je ne suis pas qualifié pour traiter ce genre de dossier.
Il se mit à hurler au téléphone.
— Je n’ai pas le temps d’attendre, je te demande cinq cent mille euros. Je ne serai pas patient, plus longtemps. À la mort de notre père, vous avez touché une forte somme des assurances, je le sais, alors je veux ma part.
— Je ne suis pas au courant, j’étais enfant, alors voyez avec le notaire. Je suis désolé, mais j’ai du travail, je raccroche, au revoir Monsieur.
J’ai tout de suite appelé Margaux, elle a crié : « C’est un escroc, il n’y a jamais eu de Rémi dans ta famille paternelle, Franck, oui, mais l’autre non. Tu as bien fait. Tu devrais aller déposer une main courante au commissariat de police, on ne sait jamais où peut aller cette histoire ».
Ce que je fis, dès le lendemain. Le commissaire qui me reçut me précisa que d’autres personnes avaient fait la même chose que moi. Cela me rassura à moitié. J’ignorais où pouvait se trouver Franck, nous nous étions perdus de vue depuis la mort de papa. Pourtant, nous nous entendions bien. Je n’ai jamais compris le sens de son silence.
À plusieurs reprises, cet étrange personnage me harcela, soit par courriel, soit par SMS. J’ignore comment il avait pu avoir mes coordonnées. Les escrocs ont toujours d’énigmatiques solutions.
Agacé, révolté par ce harcèlement, je me rendis à la mairie, il me fallait savoir. Je fus dirigé vers le bureau de l’état civil et je suis tombé sur une préposée, charmante, souriante et, ce qui ne gâte rien, serviable. Une belle blonde. Elle était penchée sur son travail, je ne voyais que ses cheveux. Elle se redressa et me gratifia d’un sourire étonné, enjôleur, gentil… Je fus séduit dès ce premier contact, mais bon je n’étais pas là pour courtiser… Pourtant, son regard, ses yeux brillants… bon ! passons…
— Bonjour, Madame.
— Bonjour, Monsieur. Que puis-je pour vous ?
J’ai décliné mon identité et précisé le sens de ma question, je voulais savoir si mon père, Benoit Laumier, avait d’autres enfants inscrits sur son acte d’état civil. Elle fouilla dans son ordinateur et ajouta simplement :
— Votre père n’est pas né dans cette commune, vous devez donc vous adresser à la ville de son lieu de naissance. Savez-vous où est né votre charmant papa ?
— Oui, il est né à Carcassonne, dans l’Aude.
— Très bien… Si vous voulez, je peux m’en occuper et dès que j’aurais les résultats je vous contacterai. Pouvez-vous me communiquer votre adresse, je vous prie, ou votre numéro de téléphone ?
Je me suis exécuté en souriant, j’ai même un peu plaisanté.
— Mon numéro de téléphone c’est uniquement pour le travail, cela s’entend !
Elle sourit, charmeuse :
— Cela s’entend, bien sûr, uniquement pour le travail, de toute façon je ne vous ai pas communiqué le mien.
— Cela s’entend, évidemment. Au revoir Isabelle, ajoutai-je en souriant et en montrant son badge agrafé sur sa poitrine.
Elle éclata de rire.
— Oui, au revoir Frédéric, je vous rappelle lorsque j’aurai la réponse.
Nous nous sommes salués gentiment, en passant la porte, je me suis retourné, elle m’adressa un petit geste de la main en souriant. Je fis de même.
Je ne savais que nous allions nous rencontrer à nouveau, de façon fortuite.
J’avais pour habitude de me rendre au square devant chez moi. Le simple plaisir de prendre l’air, de respirer des parfums floraux, de me promener dans les allées, de prendre le temps de lire, assis sur un banc, à l’ombre.
Ce jour-là, plongé dans mon livre, « L’étranger », de Camus, je vis se présenter devant moi un petit bonhomme de cinq ans, peut-être six, vêtu d’une salopette bleue, d’un polo jaune, la tête coiffée d’une casquette rouge arborant un écusson Ferrari du plus bel effet, aux pieds des baskets d’une couleur copiant sa coiffe. Il était trop mignon. Il me dévisageait en souriant. D’une petite voix fluette mais bien assurée, il me demanda :
— Tu es un gentil monsieur, toi ?
— Oui, je pense. Pourquoi cette question ?
— Le monsieur à côté de la porte, là-bas (il me montre la direction bras tendu, doigt pointé). Tu sais, il est méchant avec ma maman et maintenant elle fait que pleurer… Tu veux pas venir avec moi ? Je sais pas quoi il faut faire pour la consoler. Je m’appelle Louis Aubert, mais ma maman, elle dit mon P’Tit Lou.
Je vis effectivement un individu appuyé contre le pilier de la porte d’accès au parc, les bras croisés, il semblait attendre quelqu’un. Je suivis ce petit garçon attirant, un peu espiègle dans son sourire mais le regard perturbé, certainement par les larmes de sa mère. Il me prit la main en marchant.
— Et ta maman, elle s’appelle comment ?
— Isabelle et comme moi Aubert, mais mon tonton il dit Isa.
Je trouvais une jeune femme blonde, assise sur un banc, le visage enfoui dans les mains. Son corps était secoué de sanglots.
— Maman, j’ai demandé à ce gentil monsieur de venir pour t’aider, moi je ne sais pas comment il faut faire.
— Mais, je n’ai rien demandé, laissez-moi, je vous prie, je… !
Elle me dévisagea tout en essuyant ses larmes et se moucha. Je reconnus mon employée de mairie rencontrée la semaine précédente. Ce regard étrange, empli de tristesse et pourtant attirant, ce sourire lentement dessiné, cette petite ridule au coin de l’œil, mes jambes soudainement en coton, mon cœur emballé, je me suis surpris à craquer. Envie de la prendre dans mes bras pour mieux la consoler, la rassurer. Non, il faut me ressaisir. C’est elle qui rompit le charme, d’une voix claire et douce.
— Bonjour Monsieur Laumier, je ne pensai pas vous rencontrer dans ces conditions… Je vous prie de m’excuser, je ne suis pas très présentable et en plus je suis perturbée…
— Ne vous excusez pas, Madame Aubert… Si je peux vous aider, ce serait volontiers. Je peux me permettre de dire… Isabelle ?
— Bien sûr, au contraire, vous l’avez déjà fait à la mairie, l’autre jour, n’est-ce pas !
Son sourire me sembla langoureux un peu câlin, en tout cas charmant.
P’Tit Lou me donna une explication.
— Le monsieur que je t’ai dit, il embête ma maman tous les jours, chaque fois qu’on sort de la maison. L’autre fois, il a essayé de l’embrasser, elle a pas voulu, elle s’est fâchée, mais il nous a suivis jusqu’à mon école. Après je sais pas.
Isabelle finit par me raconter ses déboires avec ce harceleur inconnu, visiblement acharné.
— Tous les matins en sortant de chez moi, j’ai la boule au ventre, en quittant la mairie c’est la même chose. Je n’en peux plus. Je ne connais pas cet homme, je ne comprends pas.
Je lui fis une proposition.
— Si vous le souhaitez, je vous raccompagne chez vous, s’il nous aborde je me ferai passer pour votre mari. Vous me donnerez le bras. Comme vous le savez, je m’appelle Frédéric, mes amis disent Fred, j’habite au 13 avenue Gambetta, je suis professeur de français au Lycée Baudelaire, à deux pas de chez moi. J’ai beaucoup de chance. Si vous levez la tête, vous pouvez voir au quatrième étage, à gauche le balcon de mon chez-moi. Vous voyez, j’habite à côté.
— Je ne voudrais pas déranger, peut-être que vous êtes attendu, chez vous ?
— Non, je vis seul, personne ne m’attend.
— Ah !
La jeune femme s’était calmée. Elle expliqua à son petit bonhomme la farce que nous allions faire à son enquiquineur. Louis était tout content à cette idée, il ajouta simplement : « Faudra pas que je rigole ». Isabelle se leva et prit mon bras en le serrant très fort. « Merci de m’accompagner, c’est gentil à toi, Frédéric ». Elle proposa d’utiliser le tutoiement puisque je devais être son mari. J’acquiesçai. J’étais troublé, mais fis en sorte de ne pas le montrer.
Nous descendîmes vers la sortie, en nous voyant arriver, l’homme se dégagea du pilier et s’avança vers nous, il semblait menaçant. Isabelle se serra contre moi, elle tremblait. Je lui proposai de faire un selfie avec moi et le petit, tenant mon téléphone en hauteur, à bout de bras je m’arrangeai pour prendre dans mon champ l’homme qui venait vers nous. Je doublai mon opération en me recadrant sur nous trois. Isabelle se serrait contre moi accrochée à mon coude, elle tenait Louis par la main.
L’enquiquineur s’approcha de moi, presque à me toucher, il y avait de la colère dans son regard provocant, menaçant. Isabelle s’était reculée et placée en arrière.
— Alors c’est toi qui couches avec ?
— Je suis son mari et je n’apprécie pas que vous importuniez mon épouse quand elle sort de chez nous ou lorsqu’elle va chercher notre fils à l’école. Je vais aller au commissariat pour porter plainte, ce harcèlement est inacceptable.
Je ne m’étais pas décalé pour lui parler, j’étais resté le visage à vingt centimètres de lui. Isabelle restait cachée, je sentais sa main dans mes reins, ce contact devait la rassurer, moi, cela me troublait. L’homme demeura dans la position encore un temps puis se dégagea. Il semblait perdu.
— Savais pas qu’elle avait un mari.
Il opéra un demi-tour complet et disparut, sans rien ajouter, tête basse.
Isabelle me gratifia d’une bise claquée sur ma joue.
— Merci, du fond du cœur, Fred. Je me sens apaisée, j’espère qu’il ne viendra plus m’importuner.
— Tu as déjà mon numéro de téléphone, à moins qu’il ne soit resté à la mairie !
Elle éclata de rire en posant sa tête sur mon épaule. J’étais de plus en plus troublé.
— S’il recommence, tu m’appelles et je viendrai sur-le-champ, je suis à deux pas. En semaine je suis en cours, sauf le mercredi, comme toi, semble-t-il.
— Mon travail à la mairie est en horaire aménagé en tant que mère isolée… Bon, ce n’est pas tout, tu nous raccompagnes et tu partages notre repas… Ce n’est pas négociable, je te dois bien ça.
Je n’eus pas le droit de faire des façons, d’autant que P’Tit Lou était ravi de m’accueillir chez lui, il voulait me montrer sa chambre et ses jouets. Je pus constater qu’ils habitaient à cent mètres de chez moi, dans la même avenue… Je me suis donc retrouvé à quatre pattes sur le tapis de sa chambre à faire rouler des camions de pompiers, il en possédait une flopée. Du fond de son placard, il en sortit un encore emballé. Il ouvrit le carton méticuleusement, religieusement… Il m’amusait.
— Tu sais, celui-là, je le cache pour pas que mes copains ils l’abîment… Je te le prête, mais tu fais attention, hein !
— Je suis très honoré de ta confiance, merci beaucoup, il est très beau, en effet.
Il me montra comment activer la manivelle pour faire monter la grande échelle. Du bout de son petit doigt, il ouvrit les portières, me fit découvrir l’intérieur des cabines, m’expliqua où les pompiers prenaient place pour aller vers l’incendie.
— Mais tu en sais des choses ! C’est fantastique.
— Quand je serai grand, je serai pompier pour aller au secours des gens qui ont du chagrin parce que leur maison elle brûle.
— C’est une très bonne idée, bravo.
Je sentis derrière moi une présence et, toujours à quatre pattes, je tournai la tête. Isabelle me souriait, je vis une larme couler sur sa joue. J’étais tout aussi ému qu’elle. Je me suis levé et m’approchai, du bout de mon doigt j’essuyai la larme. Elle prit mon visage entre ses deux mains et délicatement déposa un baiser sur mes lèvres. Panique. Je ne savais plus où j’en étais… J’ai demandé : « Pourquoi ce baiser ? »
Elle se ressaisit en se reculant.
— Pardon… je suis désolée… Vous étiez trop mignons tous les deux couchés par terre à jouer aux pompiers… J’ai eu envie de te remercier, tout simplement… Je t’ai choqué ?
— Non, pas du tout, je suis surpris, je ne m’y attendais pas.
Elle s’approcha, posa sa main sur mon épaule, me caressa délicatement la joue en souriant :
— Depuis ton arrivée au guichet, pour me demander des informations à propos de ton papa, ma vie est chamboulée et tu vois je fais n’importe quoi. C’est bizarre, non ! Quand j’ai levé les yeux sur toi en te disant bonjour, mon cœur a fait « boom » et là de vous trouver tous les deux en train de jouer aux pompiers, le regard de P’Tit Lou était tellement merveilleux de bonheur que mon cœur a fait « boom, boom »… Voilà, c’est tout simple.
Elle me sourit en attrapant ma main.
— Allez, viens, allons manger.
J’étais perturbé. Louis était déjà en bas, il n’avait pas vu le geste de sa maman. J’avais une envie folle de partir, de m’échapper, de fuir ce trouble qui m’envahissait. Une fois de plus, P’Tit Lou me fit changer d’avis ou c’est mon petit lutin l’auteur de ces facéties.
— Tu veux bien venir me raconter une histoire quand je serai dans mon lit ?
J’ai capitulé en souriant.
— Si ta maman est d’accord.
Il se précipita vers Isabelle en sautillant.
— Maman, tu veux bien qu’il me raconte une histoire, hein ?
— Oui, mais si tu es sage à table et que tu ne fais pas des manières pour manger.
— C’est promis.
Isabelle me regarda en levant les bras en signe d’étonnement et d’impuissance, amusée par son petit bonhomme facétieux. Son sourire sublime m’envoûta.
Mon cœur fit « boom »…!
Il s’installa à sa place et me demanda de venir m’asseoir à côté de lui en tapotant sur le dossier de la chaise qu’il m’attribuait.
La maîtresse de maison nous proposa une salade, une quiche, du fromage et des fraises. Me demanda si je voulais autre chose, je répondis ne pas être un gros mangeur le soir, son menu me convenait parfaitement. Je commençais à me détendre. Elle m’invita à servir le vin. P’Tit Lou fit la conversation, il me demanda si j’avais des enfants, je lui répondis être célibataire et ne pas avoir de progéniture. Je questionnai Isabelle sur son travail en mairie, je sus, ainsi, qu’elle était en poste aux archives municipales, mais qu’elle faisait un remplacement au guichet, ce qui expliquait notre rencontre… Je me sentais attiré, mais je ne voulais pas d’une relation d’un soir, elle méritait mieux. Cependant ma peur de m’engager dans une histoire refaisait surface. J’étais perdu. Je fis en sorte de ne pas le montrer. Seulement voilà, mon petit lutin intérieur me joua, de nouveau, un tour à sa façon. À la fin du repas, je m’entendis proposer une invitation.
— Le week-end prochain, je dois me rendre dans la maison de ma grand-mère pour y faire des rangements. Si vous voulez, vous pourriez m’accompagner. C’est en Cévennes à Saint-André. Il faut environ deux heures de voiture. Si cela vous convient !
Isabelle posa sa main sur la mienne et la serra. Ses yeux brillaient et moi je tressaillais.
— Avec grand plaisir. Tu veux bien, P’Tit Lou, aller à la campagne ?
— Oui, c’est super. Je veux bien.
Elle envoya son fils faire sa toilette et alla le coucher, il m’appela pour l’histoire promise. Je lui inventai un petit lapin se promenant dans le jardin d’un vieux papi, le mien, je ne l’ai pas connu, mais dans les fables tout est permis. Nous avons fait un gros câlin, je l’ai embrassé sur le front, il dormait déjà. Je suis redescendu, Isabelle m’attendait, elle me remercia pour ma gentillesse envers son enfant.
Pourquoi ai-je fait cette proposition de week-end ? Je suis fou. C’est une véritable tempête intérieure. Je pensais pouvoir cacher ma perturbation, rien du tout, Isabelle me regardait, interrogative, souriante.
— Mon petit bonhomme m’a posé une question à laquelle je n’ai pas pu donner de réponse.
— Ah ! bon !
— Il m’a demandé si un papa joue aux camions de pompiers.
— Je ne sais pas, moi non plus, le mien est décédé quand j’étais trop petit.
— Je suis désolée.
Je m’installai à côté d’elle sur le canapé du salon. Elle caressa ma main, j’eus envie de me dégager, mais mon petit lutin m’en empêcha. Toujours lui, que me veut-il ?
— Tu regrettes de nous avoir invités ?
— Non, pas du tout, j’ai envie de vous recevoir dans la maison de ma grand-mère, cela me fait plaisir. J’ai grandi dans ce village, j’y suis très attaché, mais c’est une folie qui me fait peur, je panique… Ce doux baiser, dans la chambre de ton fils, a réveillé en moi un affolement incontrôlable, je croyais l’avoir effacé, mais non, il est toujours là, présent, angoissant, destructeur.
— C’est ma faute ?
— Non, tu n’y es pour rien.
Je baisse la tête, j’ai envie de crier, de hurler ma souffrance. Il me faut me ressaisir, me calmer, rayer de ma mémoire ces images de mon enfance, ces chagrins déchirants. Isabelle caresse toujours ma main, délicatement. D’une voix douce, presque berçante, rassurante, elle m’invite à parler. Hésitation de ma part… Je me lance.
— Quand j’avais six ans, j’ai accompagné mon papa à l’aéroport, il partait en voyage pour son travail. L’avion est monté dans le ciel emportant celui que je ne reverrai plus jamais. Ils sont tous morts dans le désert, j’ignore ce qu’il s’est passé, personne ne sait. Certains évoquent une bombe terroriste dans la soute à bagages, d’autres optent pour un missile russe… Il y a beaucoup de mystère à propos de cet accident, je crois que nous ne saurons jamais la vérité… Il me reste seulement l’image d’un geste de la main avant son entrée dans l’appareil. Un coucou plein d’amour… du haut de la passerelle… Ma maman est morte deux ans après d’un cancer… Le chagrin, certainement… Ma grand-mère m’a élevé, je n’ai jamais eu de grand-père, elle vient de me quitter. Je suis seul et j’ai peur. Toutes les personnes que j’ai aimées sont mortes, je suis paniqué à l’idée de tomber amoureux et de voir mourir celle que j’aime déjà… Toi…
Je sentais des larmes couler sur mes joues. Isabelle serra mon bras et m’embrassa dans le cou.
— Fred Chéri, moi aussi je suis en train de découvrir des sentiments particuliers pour toi et c’est merveilleux. Jamais je ne me suis sentie aussi bien. Je ne suis pas pressée, je veux bien t’aider à effacer tes vieux souvenirs douloureux… Moi aussi j’ai eu des chagrins, je sais ce que cela fait dans le cœur et dans la tête. Mais nous sommes là pour en sortir et peut-être pour vivre autre chose… Il faut être patient et tout vient à temps, ne t’inquiète pas.
Elle se leva en me proposant un digestif. Deux verres de cognac à la main, elle vint reprendre sa place à côté de moi, nous trinquâmes. Elle me parla d’elle, du papa de Louis parti sans laisser d’adresse à l’annonce de la grossesse. De ses parents, ils l’ont mise à la porte, ils n’acceptaient pas la venue de cet enfant sans papa et hors mariage. Leur intégrisme religieux ne le leur permettait pas. Elle était seule, elle aussi, son frère vivait au Canada et ne venait pas souvent lui rendre visite.
Il était bien tard dans la nuit lumineuse de pleine lune lorsque je pris congé. Sur le pas de la porte, elle mit ses bras autour de mon cou, j’ai pris sa taille, après une courte hésitation, nous avons échangé un doux baiser. J’ai caressé sa joue.
— Dors bien.
— Toi aussi.
En arrivant chez moi, je l’ai appelée.
— Merci pour cette soirée. On se reparle pour le week-end. Je t’embrasse.
— Moi aussi… Je t’embrasse.
Le lendemain, j’avais eu cours en début d’après-midi, il me restait du temps, je pris la décision d’aller attendre Isabelle. J’étais encore installé dans ma voiture, de loin je vis l’harceleur se diriger vers la mairie, je suis sorti précipitamment de mon véhicule et me suis placé au milieu du trottoir, bien en vue, déterminé, il ne pouvait pas m’ignorer. Il se figea, hésita un instant et opéra promptement un demi-tour, il disparut au coin de la rue, juste avant la sortie du personnel. Je me suis bien gardé de parler de cette visite impromptue à Isabelle, je ne voulais pas risquer d’augmenter son stress. J’avais repris ma place dans ma voiture. Je me suis avancé vers les personnes parmi lesquelles je voyais la maman de P’Tit Lou. Elle se dirigeait vers l’arrêt de bus, un petit coup de klaxon lui fit tourner la tête, elle se précipita et s’installa.
— C’est gentil d’être venu me chercher, mais mes copines vont jaser en voyant ce bel homme venu à ma rencontre.
Elle déposa une bise sur ma joue.
— J’ai gaffé ? lui demandai-je.
— À vrai dire, je me fous complètement de ce qu’elles vont dire demain… Tu es venu me chercher et cela me fait très plaisir, c’est suffisant pour moi. Je n’ai pas de compte à leur rendre.
— Je voulais te proposer d’aller déposer une plainte au commissariat… Si tu veux bien… Il ne faut pas laisser cet homme continuer ses conneries, si je peux m’exprimer ainsi.
— Oui, je suis d’accord, mais je dois aller chercher P’Tit Lou, à l’école.
Nous y allâmes, il fut tout heureux de me voir et me sauta dans les bras, j’eus droit à un gros câlin. Dans la précipitation, il oublia d’embrasser sa maman :
— Alors je n’ai pas droit aux bisous de mon petit bonhomme !
Il se pencha pour l’embrasser en restant dans mes bras. J’étais heureux de ce moment, mais toujours perturbé par cette situation étrange. Je me sentais de plus en plus attiré par la mère et l’enfant, j’avais l’impression d’être poussé, guidé par une force inconnue, subtile, de marcher sur un nuage. Ce P’Tit Lou dans mes bras, je me vis dans ceux de mon père lorsqu’il m’embrassa avant de prendre cet avion de malheur. Suis-je capable de donner à cet enfant un amour suffisant pour l’aider à grandir ? Mais en ai-je envie ? Je suis en train de me projeter alors que je ne sais pas où j’en suis dans ces sentiments nouveaux qui m’assaillent. La main d’Isabelle posée sur mon bras me fit redescendre sur terre.
— Tu sais, il peut marcher… Tu peux le poser.
J’ai ri. Il me fit une nouvelle bise avant de descendre… Je constatai le regard des autres mamans, intriguées par ma présence et les gestes affectueux du bambin, et aussi de sa mère. Certaines, inquisitrices, se murmuraient des avis peu amènes envers nous, étais-je l’amant, le papa du petit, le frère, mais non lui, il était connu, ou alors elle en a un autre. Vu mon âge, je ne pouvais pas être le grand-père, c’est évident. Alors qui suis-je ? Je laissais ces péronnelles à leurs divagations… Je m’en amusais.
Nous sommes retournés à ma voiture et avons pris la direction du commissariat. Nous fûmes accueillis par le planton qui nous dirigea vers une salle d’attente. Après un long moment, nous fûmes introduits dans un bureau. Je crois que c’était un lieutenant, vu sa barrette sur l’épaule. Nous avons débité nos identités, la raison de notre dépôt de plainte. Il me demanda qui j’étais, Isabelle répondit : « C’est mon compagnon ». Je n’en dis pas plus, je me contentais de tenir Louis sur mes genoux, il avait consigne de ne rien dire, il resta sage. J’ai proposé la photo du personnage. J’en fus remercié. La maman de P’Tit Lou signa sa déposition. Je fis de même en tant que témoin. En sortant, l’officier nous promit de faire des rondes dans les rues proches de l’école et du jardin public, ils patrouilleraient aussi dans le parc… De toute façon ils allaient chercher à l’interpeller et prendraient sa déposition, l’homme semblait être connu des services, plusieurs plaintes et mains courantes avaient été déposées par des femmes du quartier.
Je refusai l’invitation à souper de celle qui me considérait déjà comme son compagnon. Je n’ai pas relevé ce nouvel état… Arrivé chez moi, je fus accueilli par la sonnerie de mon téléphone encore dans ma poche. C’était Isabelle.
— Fred, je voudrais m’excuser pour ce que j’ai dit te concernant, au commissariat… Je voulais éviter qu’il te mette à la porte, j’avais besoin de te sentir près de moi, j’avais peur… Tu m’en veux ?
— Je ne t’en veux pas. C’était spontané, un point c’est tout… Tu avais peur de quoi ?
— Qu’il ne m’écoute pas, les plaintes déposées par les femmes harcelées dans la rue se retrouvent souvent dans la corbeille à papiers. C’est bien connu. J’ai été étonnée par son attitude conciliante, je pense que ta présence y est pour beaucoup.
— Tant mieux si j’ai pu servir à quelque chose… Nous n’allons pas nous formaliser, pour affronter ton harceleur j’ai proposé de jouer le mari et toi, afin d’être sûre d’être écoutée, tu as choisi le compagnon. C’est bien ainsi, non ?
— Oui, ça va bien ainsi… Fred, moi aussi je suis perdue, je ne sais pas ce qu’il se passe entre nous, c’est étrange et en même temps fantastique, merveilleux… Je crois que tu es en train de devenir important pour moi. Je l’ai senti dès ton entrée dans le bureau à la mairie. J’ai eu un coup au cœur, agréable, inconnu. Tu crois que c’est un coup de foudre ?
— Ce doit être la même chose pour moi… Nous en parlerons ce week-end au coin du feu. À ce propos, quels sont les aliments que vous n’aimez pas ?
— Nous mangeons de tout. Je ne veux pas que mon fils devienne difficile, il doit apprendre à manger ce qu’il a dans son assiette. Mais venant de toi je suis sûre qu’il ne fera pas d’histoire… Tu sais, je crois que lui aussi il est en train de tomber amoureux de toi… Fred, je peux te dire quelque chose ?
— Je t’écoute.
— Je t’aime… Je t’embrasse, passe une bonne soirée.
— Je t’embrasse.
Elle raccrocha précipitamment, peut-être gênée par son aveu. J’ai souri.
J’avais des copies à corriger. Je m’installai à mon bureau et dus fournir un effort conséquent pour vider ma tête. Mes élèves m’aidèrent à reprendre le dessus.
Comme convenu, je passai prendre mes invités chez eux. N’ayant pas de voiture, Isabelle ne possédait pas de siège pour enfant, je fis donc l’acquisition d’un rehausseur. Louis était tout heureux de partir visiter la campagne.
— Y a des vaches à ta campagne ?
— Non, il n’y en a pas.
— Alors c’est pas la campagne… La maîtresse, elle nous a dit qu’à la campagne y a des vaches.
— À ma campagne, il n’y en a pas, mais il y a des moutons, des chèvres, des cochons, des poules, des lapins, des ânes aussi. Il y a plein d’animaux.
— Tu me les feras voir ?
— Bien sûr. Je t’emmènerai chez Papi Dédé. Il te fera découvrir tout cela. Nous irons demain, si tu veux bien.
— Que nous deux ?
— Ce ne serait pas gentil de laisser ta maman toute seule dans une grande maison qu’elle ne connaît pas.
— Oui, c’est vrai. Alors maman viendra aussi… C’est bien.
Il s’endormit pendant le voyage. Je fis le guide touristique, expliquant à ma passagère les caractéristiques des villages traversés. Je faisais admirer le paysage, parlais de la végétation, narrais quelques anecdotes historiques, j’en connaissais quelques-unes… J’en profitai pour lui présenter ma famille, enfin ce qu’il en reste, Mami Margaux et Papi Dédé. Je parlai d’eux de leurs multiples activités dans le village.